L'oeil public

Bio

1965 (Brest)  membre de l’agence VU’


Politique du regard en dessein d’aventure.

Par Joana Anisten. Janvier 2009

« Il y a des lectures qui provoquent un voyage réel et une réelle envie de vivre une situation décrite par le livre. Ces derniers servent bien souvent de préface à nos actions ». Jean-Claude Guilbert

De la Bretagne, ouverte sur le large, il tire son envie de voyages, mentalisés dans un premier temps à travers les grands romans d’aventure anglo-saxons de la fin du XIXe : Conrad, Stevenson… Plus tard, il y a la fascination qu’exerceront sur lui les photographies du grand-père (qui de Madagascar en passant par la Chine et ses concessions, réalise un album d’archives d’une rare qualité). Puis, les « Match » qu’il feuillette, et les LIFE, National Geographic, rescapés d’autres voyages… Il y a enfin les rencontres, comme celle, décisive, avec le journaliste et ami d’Hugo Pratt, Jean-Claude Guilbert, en 1989.

Un désir de liberté revendiqué comme moteur d’une pratique de l’appréhension du monde : la photo pour (s’)échapper tout autant que Rapporter / Reporter des faits – ou plus exactement des situations dont les victimes souhaitent à leur tour échapper. Double paradoxe inhérent à la profession.

États-Unis

Rencontre avec Paul Fusco (Magnum photos). Le Figaro, 1995.

« Toutes mes histoires ont pour origine un enjeu politique » nous dit-il dans un entretien croisé avec Paul Fusco à l’occasion de l’exposition de la série Mullens lors du festival Visa pour l’Image (Le Figaro). On est en 2005, il vient d’intégrer L’Œil Public qui fête alors ses 10 ans d’existence.

Pour comprendre Mullens, il faut revenir un an en arrière, lors du discours d’investiture de G. W. Bush : « le cœur et l’âme de l’Amérique sont (…) en Virginie-Occidentale » clame le président réélu. Une petite phrase qui ne manque pas d’attirer l’attention de ce mordu de culture US, qui, de Faulkner à Fante, Scorcese, Ferrara, Jarmush… est tout imprégné de leur littérature, de leur cinéma et de leur photographie. Dans son panthéon de photographes, Walker Evans est une référence (on se rappellera, justement, de sa série sur la Virginie Occidentale réalisée en 1935), l’aspect poétique de la démarche documentaire d’un Robert Franck et notamment son livre culte, Les Americains (Delpire, 1958), en est une autre. En lieu de cœur et âme c’est un organe dévitalisé que le regard de Philippe Brault nous révèle : une ville-fantôme au décor décati, où tout est las et gris. Le style de ces photographies est documentaire, s’inscrivant pleinement dans cette « stratégie du retrait » qu’évoquait Dominique Baqué dans son livre La photographie plasticienne, tant par le choix du sujet que par son traitement distancié : « Je n’aime pas donner toutes les clés d’un coup pour comprendre une image (…) je préfère que le spectateur s’interroge, interprète et imagine la suite.» (propos recueillis par Paule Gonzalès, Le Figaro, 2005).

Ces images qui nous montrent l’absence, le vide, sont bien celles de Mullens, l’une des villes les plus pauvres des Etats-Unis, de celles qui ont connu un long déclin depuis les années 30 et qui plongent depuis dans un sommeil toujours plus long, où les vestiges encore en marche d’une industrie glorieuse par le passé noircissent chaque jour d’avantage le tableau.

Philippe Brault continuera ce voyage aux sources de l’identité US  en Pennsylvanie avec une série sur le Collège Dickinson (du nom de celui qui rédigea le premier texte constitutionnel des Etats-Unis) en mai 2008. Pennsylvanie qu’il retrouve quelques mois plus tard, après un krach et pendant une élection historique (Barack Obama remporte l’État avec près de 10 points d’avance sur le candidat républicain).

Il faut citer enfin les séries réalisées en Louisiane et au Texas en septembre 2005, dans lesquelles le vide est finalement tout aussi « présent » qu’à Mullens malgré sa nature différente : autant de traces laissées ça et là par les ouragans Katrina  et Rita, détails incongrus, confinant à l’absurde, révélant la vanité de nos constructions, de nos biens… Comme cette voiture plantée là, à la verticale contre une maison.

Traumatismes

Liban 1988-1989. Trêve des combats entre la milice Amal (Chiites) et le Hezbollah (Chiite) pour le contrôle du secteur musulman, au lendemain de la mort de l'Ayatollah Ruhollah Khomeiny. La ville de Tyr est plongée dans le silence. Photo de droite : dans un village du sud, après un bombardement.

Liban 1988-1989. Trêve des combats entre la milice Amal (Chiites) et le Hezbollah (Chiite) pour le contrôle du secteur musulman, au lendemain de la mort de l’Ayatollah Ruhollah Khomeiny. La ville de Tyr est plongée dans le silence. Photo de droite : dans un village du sud, après un bombardement.

À l’instar d’un Don McCullin – dont les photographies vont produire chez Philippe Brault ses premiers « chocs » visuels, c’est à l’armée qu’il rencontre sa vocation, plus précisément dans le cadre de son service militaire qu’il passe au Liban en 1988.

« Je portais une arme et par choix un appareil ». Armes et photographie : cette association n’est pas sans conséquence dans sa pratique. La violence, au travers des séquelles laissées chez les populations civiles (et leur environnement) aux lendemains de conflits armés, deviendra dès lors une thématique récurrente dans ses travaux personnels tout autant que dans le cadre de commandes. Les séries révèlent un intérêt particulier pour le paysage (beaucoup de ruines, des chemins désertés), il y a également quelques portraits, individuels ou de groupe, souvent liés à un contexte précis (une maison le plus souvent), des scènes de rue… Chaque série s’attache à nous faire entrevoir des traumatismes, que ce soient par exemple ceux des victimes oubliées du conflit irakien, ou ceux des Serbes du Kosovo dépossédés de leur patrimoine dans un énième retournement de l’Histoire (Enclaves, Kosovo, 2002, pour GEO France)…

En 1993, frappé par la quasi-inexistence d’informations concernant la situation au Mozambique (le conflit aurait fait plus de 1 million de morts), il abandonne ses activités d’assistant-caméra et fait « 1000 Km de route pour rencontrer pendant 10 minutes les Khmers noirs ». Première collaboration avec la presse : les photographies des guérilleros de la RENAMO seront publiées dans Libération à son retour.

Première parution. Libération 1993.

C’est également au début des années 90 que Philippe Brault va comprendre la nécessité d’un certain isolement sur le terrain dans sa pratique de photojournaliste et choisira par conséquent de se concentrer sur des sujets dont on ne parle pas ou peu. Soucieux de son indépendance, il recherche des contrées, des sujets, délaissés par les médias. Le plus souvent contenue, hors champ, la violence est ressentiment, celui de sujets-victimes tributaires d’une certaine fatalité dont le photographe tenterait de nous retranscrire l’environnement (au) quotidien.

Philippe Brault va se concentrer sur les obstacles à la liberté de circuler, notamment dans un ensemble en devenir mêlant photographie, image animée et son : Frontières amères, dont le premier volet nous montre ce qui reste de la ville de Bent Jbell au Liban sud, en février 2007, après le conflit qui a opposé Israël au Hezbollah. En dehors de cet ensemble, on peut citer d’autres séries qui posent la question du territoire en ces termes, attentes et frustrations prennent ici la forme de fils barbelés, là de ponts cernés et de chemins surveillés, de murs : Enclaves, Kosovo, 2002, pour GEO France ; Mitrovica, Kosovo, décembre 2007 : La mémoire serbe du Kosovo, avril 2008, pour GEO France ; Israël Palestine, La frontière est partout (Cisjordanie, bande de Gaza), 2004  (… )

La violence est déclinée dans d’autres séries. Il faut évoquer ici le travail entrepris sur la violence urbaine en temps de paix : Semaine ordinaire à Guatemala City, (pour GQ France), 2008.

Mais également une série réalisée en 1995 sur l’éloignement pour laquelle Philippe Brault a photographié des immigrés à la retraite dont les familles sont restées à l’étranger : Cela commence par… (Éditions Actes Sud, 1997).

2007, la rupture

Depuis son « retour » au Liban sud en 2007, Philippe Brault travaille à la chambre photographique, sans systématisme non plus, mais de manière assez significative : de fait, son approche du sujet n’est plus la même à partir du moment où sa posture change, s’affirmant clairement comme photographe, un nouveau rapport entre lui et l’objet photographié s’instaure.

« Une première expérience au Liban m’a convaincu de la pertinence du grand format : j’installais mon matériel sur le sol d’une maison en ruine, chargeais mes plans film dans le charging bag devant cet “ancien“ milicien du Hezbollah chargé de surveiller mes faits et gestes. Je crois qu’il a immédiatement compris que je n’étais pas venu pour “voler“ des images. Nous n’avions pourtant aucune langue en commun, nous ne pouvions communiquer que par des regards ou des gestes. Il me semble que ce “protocole” – du chargement – a favorisé la mise en confiance. »

Le temps de la prise de vue s’allonge parallèlement à celui des séries dont l’ambition est alors de durer et non d’être périmées au rythme d’une « actualité-spectacle ». En outre, Philippe Brault a bien conscience que « la chambre, c’est aussi faire le deuil de la profusion d’images », sa pratique supposant « de savoir exactement ce que l’on veut raconter » et obligeant à « un cadrage rigoureux puisqu’il n’y a pas de visée dès lors que le film est chargé. »

Il réaffirme cependant, en pleines Manifestations anti-CPE (Paris, mars-avril 2006) la possibilité d’un traitement de l’actualité par ce moyen, intransigeant sur sa décision de ne pas utiliser l’outil numérique malgré certaines pressions de la part des rédactions… Il choisit de ne réaliser, nécessairement, qu’un nombre limité de photographies. Il en résulte plusieurs publications, une photographie désignée comme Picture of the Year par le magazine Newsweek. L’Œil Public confirme ici sa réactivité sur le terrain de l’actualité avec l’outil argentique. Philippe Brault couvrira d’autres actualités à la chambre photographique, comme la commémoration de la mort de Rafiq Hariri à Beyrouth en février 2007.

2007 est donc un tournant dans la pratique de Philippe Brault, qui, en plus du grand format, introduit le son. Sur la base d’une démo pilote (la première partie de Frontières amères, évoquée plus haut) il envisage de réaliser avec Arnaud Lavaleix au son un film. Non sans revendiquer son intérêt pour les films d’un Chris Marker, il intercale images fixes et images animées.

Il poursuit cette recherche en 2009, avec un premier web documentaire, Prison Valley, sur l’industrie de la prison aux Etats-Unis (Arte), qu’il co-réalise avec David Dufresne, vieux compagnon de route des années Liberation. En 2013, tout en réalisant Le jeu des 1000 histoires, un nouveau web documentaire à jouer sur le plus ancien jeu radiophonique de France, il signe l’image de Fort McMoney, autre projet de David Dufresne, sur l’industrie des sables bitumineux au Canada.

Il y a enfin chez Philippe Brault des sujets atemporels, laissés à la dérive, fruits d’envies sans dessein particulier… Comme ce projet de film sur le Pôle Nord ou l’idée de publier un livre avec les archives de Joseph Briand (photographies réalisées à la chambre). On revient donc aux premiers voyages, imaginaires : explorations du grand Nord en lectures (Jules Verne) et fascination laissée par les photographies du grand-père…

Joseph Briand, auto-portrait. Bangui 1900.

Joseph Briand, Bangui 1900.

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